Pendant des décennies, les médecins ont principalement cherché dans le cerveau les explications aux troubles du comportement chez l’enfant. Pourtant, des recherches récentes invitent à regarder beaucoup plus bas — dans l’intestin.
Une nouvelle étude menée en Slovaquie suggère que les milliards de micro-organismes vivant dans le système digestif pourraient présenter des schémas communs chez des enfants atteints d’autisme, de trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et d’anorexie mentale. Cette hypothèse pourrait transformer notre manière de comprendre ces troubles, souvent considérés comme totalement distincts.
Un lien inattendu entre trois troubles très différents
L’autisme est classé comme un trouble neurodéveloppemental.
Le TDAH est généralement décrit comme un trouble comportemental.
L’anorexie mentale est le plus souvent abordée sous l’angle psychiatrique et alimentaire.
À première vue, ces diagnostics semblent éloignés les uns des autres. Pourtant, une équipe de chercheurs de l’Université Comenius à Bratislava a observé un point commun surprenant : l’équilibre du microbiote intestinal.
L’étude, publiée dans la revue scientifique Neuroscience, a analysé les échantillons de selles de 117 enfants : certains diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme, d’autres avec un TDAH, d’autres encore avec une anorexie, ainsi qu’un groupe témoin d’enfants neurotypiques.
Les résultats montrent que les trois groupes d’enfants concernés présentaient une dysbiose intestinale, c’est-à-dire un déséquilibre mesurable des bactéries intestinales, comparativement aux enfants en bonne santé.
Une diversité microbienne réduite
Chez les enfants atteints d’autisme et de TDAH, les chercheurs ont observé une diminution de la diversité microbienne. Or, un microbiote varié est généralement associé à une meilleure résilience immunitaire, une digestion plus stable et une meilleure régulation métabolique.
Dans les trois troubles étudiés, l’équilibre entre deux grands groupes bactériens — les Bacteroidetes et les Firmicutes — était modifié. Ce type de déséquilibre a déjà été observé dans certaines maladies inflammatoires chroniques, comme l’obésité ou les maladies inflammatoires de l’intestin.
L’empreinte microbienne inattendue de l’anorexie
Le profil le plus frappant concernait les jeunes filles atteintes d’anorexie mentale. Leur microbiote présentait des niveaux élevés de bactéries du genre Desulfovibrio, connues pour prospérer dans des environnements pauvres en nutriments et riches en sulfates.
On pourrait penser que cela s’explique uniquement par la restriction alimentaire sévère. Cependant, les chercheurs estiment que la réalité est plus complexe. Les participantes anorexiques présentaient également une augmentation de Cyanobacteria et de Verrucomicrobiota, deux groupes bactériens liés à des processus métaboliques et inflammatoires.
Ces modifications suggèrent qu’un écosystème intestinal spécifique pourrait se développer parallèlement aux comportements alimentaires restrictifs — et potentiellement les renforcer.
Quelles bactéries sont concernées — et pourquoi cela compte
En analysant les genres bactériens plus en détail, les chercheurs ont identifié plusieurs tendances :
- Augmentation d’Escherichia dans l’autisme et le TDAH
- Présence accrue de Desulfovibrio dans le TDAH et l’anorexie
- Augmentation de Cyanobacteria et Verrucomicrobiota dans l’anorexie
- Diminution de Faecalibacterium dans l’ensemble des groupes concernés
- Réduction de Bifidobacterium dans l’autisme
Certaines espèces d’Escherichia, comme certaines souches d’E. coli, sont normalement inoffensives. Mais lorsqu’elles deviennent trop abondantes, elles peuvent provoquer une inflammation intestinale et activer le système immunitaire.
À l’inverse, Faecalibacterium joue un rôle protecteur. Il produit du butyrate, un acide gras essentiel à la santé des cellules intestinales et à la réduction de l’inflammation. De faibles niveaux de cette bactérie ont déjà été associés à la dépression et aux maladies inflammatoires.
Beaucoup des bactéries diminuées sont celles qui digèrent les fibres, produisent des vitamines et participent à la régulation de l’inflammation chronique légère.
L’axe intestin-cerveau au cœur des recherches
Le concept d’axe intestin-cerveau, autrefois marginal, est aujourd’hui central en neurosciences. Les communications entre l’intestin et le cerveau se font via le nerf vague, les hormones circulantes et les cellules immunitaires.
Dans cette étude, deux hormones liées à l’appétit ont retenu l’attention :
- Peptide YY (PYY) : hormone de satiété libérée après les repas
- Leptine : régulateur à long terme de l’appétit et du poids
Ces deux hormones étaient réduites chez les enfants atteints d’anorexie et de TDAH. Une diminution pourrait perturber les signaux de faim et de satiété, influencer l’énergie, l’attention et l’humeur.
Les chercheurs suggèrent qu’un microbiote instable pourrait modifier ces signaux hormonaux, créant un cercle d’influence réciproque entre alimentation, comportement et état mental.
Vers de nouvelles pistes thérapeutiques ?
Les chercheurs ne prétendent pas que le microbiote cause ces troubles. La génétique, l’environnement, le stress et l’histoire familiale restent déterminants. Cependant, l’intestin pourrait représenter une couche biologique commune qui amplifie les symptômes.
Plusieurs approches sont actuellement explorées :
- Nutrition personnalisée riche en fibres et en prébiotiques
- Probiotiques ciblés
- Synbiotiques (association de probiotiques et de fibres)
- Transplantation de microbiote fécal dans des cas expérimentaux sévères
Ces stratégies ne remplaceraient pas la psychothérapie ou les traitements médicamenteux, mais pourraient agir en complément.
Ce que cela signifie pour les familles
Modifier l’alimentation ne « guérit » ni l’autisme, ni le TDAH, ni l’anorexie. En revanche, améliorer la santé intestinale pourrait contribuer à réduire l’inflammation, stabiliser les signaux hormonaux et améliorer le confort digestif.
Les chercheurs appellent désormais à des études de plus grande ampleur pour déterminer si les changements microbiens précèdent les symptômes ou en sont une conséquence.
Une chose devient claire : l’intestin n’est plus considéré comme un simple organe digestif. Il pourrait jouer un rôle clé dans la compréhension globale de certains troubles mentaux et développementaux.